Philosophie - L' Héroisme obligé de l'individualisme extrême (extrait d'un livre à venir « Un monde plausible», Louis Ledonne

L’individu du XXIe siècle est tout autant un héros qu’une victime de l’individualisme. Il en est une victime quand il doit donner exemplairement l’image de l’autonomie, valeur suprême de la démocratie libérale, mais dans un temps où l’autonomie est devenue synonyme de dé liaison familiale, d’atomisation sociale et de dispersion individuelle. Un enfant est formé à l’« autonomie » quand il est mis à l’école dès l’âge de deux ans ; un vieillard est condamné à l’« autonomie » quand sa famille se désintéresse de son sort.

 

De vertu l’autonomie s’est changée en technique de dressage managériale. En son nom, l’individu est constamment placé au centre d’un panel de responsabilités, que ce soit dans le cadre de l’entreprise, de l’environnement ou de la vie de couple, il devient le seul responsable de sa vie et de l’échec de ses projets.

 

L’employé tombe malade d’avoir à intérioriser la responsabilité du succès et de la faillite économique de son employeur, d’avoir à se livrer en permanence à son auto-évaluation, à son autocritique et à son auto-condamnation, son autonomie personnelle n’étant plus exercée que comme l’alibi de son auto-asservissement.

                                                

Le sociologue Alain Ehrenberg explique ainsi que la névrose a fait place à la dépression comme deux illustrations psycho-culturelles des changements intervenus dans l’individualisme ; si la névrose était, pour Freud, la pathologie résultant de l’abus du sentiment de culpabilité, la dépression est aujourd’hui la pathologie née de l’abus du sentiment de responsabilité : l’individu « devient déprimé parce qu’il doit supporter l’illusion que tout lui possible ».

 

À l’âge du capitalisme cognitif, l’entreprise est regardée comme la révélatrice du réel tel qu’il est : changeant, imprévisible et complexe ; la révélatrice également de ce qui échoue dans la formation : l’illusion qu’il suffit de reproduire un modèle, l’enfermement dans des spécialités, la croyance aux solutions toutes faites.

 

L’attitude la plus courante face au changement est « réaliste » : jugeant que l’entrée dans une société de l’information est un fait de civilisation irréversible, on lui confère un caractère simplement technique et stratégique : on adopte la doctrine selon laquelle la compétence consiste désormais à convertir l’information en richesse et à conditionner le public en fonction de cette conviction.

 

La mondialisation contribue à légitimer la perpétuation de cette situation : elle donne l’impression ou l’illusion qu’une nécessité réelle et objective légitime le maintien de l’exploitation de l’héroïsme individuel comme un facteur de production irremplaçable. Inventer, innover, c’est toujours transformer le savoir en richesse.

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