Philosophie- Les inégalités multiples, Louis Ledonne

Les inégalités multiples

Des colères et des accusations naguère tenues pour indignes ont maintenant droit de cité. Elles envahissent Internet. Dans un grand nombre de pays, elles ont trouvé une expression politique avec les nationalismes et les populismes autoritaires. La question sociale, qui offrait un cadre à nos représentations de la justice, se dissout dans les catégories de l'identité, du nationalisme et de la peur.

 

Quel est le rôle des inégalité sociales dans un déploiement de passions devenues tristes ? C'est moins l'ampleur des inégalités que la transformation du régime des inégalités qui explique les colères, les ressentiments.

Alors qu'elles paraissaient enchâssées dans la structure sociale, dans un système injuste mais relativement stable et lisible, avec le déclin des sociétés industrielles elles se multiplient, changent de nature, transformant l'expérience que nous en avons.

 

Pour la plupart des analystes, le néo-libéralisme apparaît comme le cause essentielle de ces inquiétudes. Non seulement cette vague détruirait les institutions et les acteurs de la société industrielle mais elle imposerait un nouvel individualisme, cassant les identités collectives et les solidarités.

C'est vrai que les inégalités continuent pourtant à s'accroître mais elles concernent des populations différentes. Elles se creusent en faveur des très hauts revenus, ceux du capital et des très hauts salaires et cet accroissement s'amplifie encore si l'on tient compte des patrimoines. Mais ces hauts revenus correspondent à 1 % voire 0,1 % de la population.  

 

C'est -à dire que les clivages ne se superposent plus d'une façon aussi nettes que naguère, alors que la position dans le système des classes semblait agréger toutes les inégalités d'un coup. Nous somme alors devenus une vaste classe moyenne, à laquelle disent pourtant appartenir la majorité des individus, mais d'un monde fractionné selon une multitude de critères.

 

Nous somme devenus inégaux en fonction de divers biens économiques et culturels dont nous disposons et des différentes sphères auxquelles nous appartenons. Inégaux "en tant que" salarié  plus ou moins bien payé, protégé ou précaire, diplômé ou pas, jeune ou âgé, vivant dans une ville dynamique ou dans un territoire en difficulté, seul ou en coule, d'origine étrangère ou pas etc . . .

 

La multiplication des inégalités, plus encore le fait que chacun est confronté à des inégalités multiples, transforme profondément l'expérience de ces inégalités.

Elles sont vécues comme expérience singulière, comme une épreuve individuelle, comme une mise en cause de sa propre valeur, une manifestation de mépris et une humiliation.

On glisse progressivement de l'inégalité des positions sociales au soupçon de l'inégalité des individus, qui se sentent d'autant plus responsables qu'ils se perçoivent comme étant libres et égaux en droits, avec le devoir de l'affirmer.

 

Surtout, les inégalités multipliées et individualisées, ne s'inscrivent dans aucun "grand récit"  susceptible de leur donner du sens, d'en désigner les causes et les responsables, d'esquisser des projets pour les combattre.

Epreuves singulières et intimes, elles sont comme dissociées des cadres et politiques qui les expliquaient, procuraient des raisons pour lutter ensemble, offraient des consolations et des perspectives.

La distance entre les inégalités individuelles et les enjeux collectifs ouvre l'espace  au ressentiment, à la frustration, à la haine et elle alimente les partis et les mouvements que, faute de mieux, on appelle "populistes"  ainsi que le repli des nations sur elles mêmes.

 

Ces partis populistes et nationalistes ont alors beau jeu de prétendre surmonter la dispersion des inégalités en opposant le peuple aux élites, les nationaux aux étrangers, et instaurent une économie morale dans laquelle le rejet des autres et l'indignation restituent au citoyen malheureux sa valeur et sa dignité.

Ainsi la recherche de la justice et de l'égalité pour soi et pour les autres n'est pas le supplément d'âme d'une société qui va mal; elle devrait être le socle d'un renouveau politique.

 

Car aucun parti, aucun mouvement ne paraît jusqu'ici en mesure de leur donner une expression.

A eux cependant de faire renaître ce qui a été la texture fondamentale de nos Etats Providence : une action juste basée sur la responsabilité et l'espoir pour tout un chacun.

 

Louis Ledonne

 

 

 

 

 

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